Aller au contenu

Pourquoi les pluies ont-elles augmenté de 95 % au Maroc ?

Homme avec chapeau dans un champ asséché, tenant de la terre près d’un canal d’eau sous un ciel partiellement nuageux.

Ce revirement brutal a pris de court aussi bien les agriculteurs que les urbanistes et les climatologues. Après sept années d’une sécheresse implacable, le ciel s’est enfin décidé à lâcher prise : de quoi redonner de l’espoir à un pays assoiffé, tout en posant une question difficile - vers quel avenir climatique le Maroc est-il en train de basculer ?

D’une sécheresse historique à un déluge soudain au Maroc

Pendant l’essentiel de la dernière décennie, le Maroc a vécu sous tension hydrique permanente. Dans les contreforts de l’Atlas, les terres agricoles se sont fendillées, les retenues ont chuté à des niveaux préoccupants et, dans de nombreux villages, les puits se sont taris.

Puis l’hiver 2025 a rebattu les cartes. À l’échelle nationale, les précipitations ont bondi, avec une hausse d’environ 95% par rapport à l’année précédente. Ce n’est pas un simple à-coup : pour un pays qui s’était habitué à une rareté quasi durable, c’est un choc structurel.

"Après sept ans de sécheresse, le Maroc a vu les précipitations presque doubler en une seule saison par rapport à l’an dernier."

Le contraste saute aux yeux. Des barrages devenus l’emblème de la crise seraient désormais autour de 46% de leur capacité moyenne. Des oueds réduits à des couloirs de poussière se sont remis à couler. Pour beaucoup de Marocains - surtout dans les zones rurales - cet hiver a ressemblé à une respiration collective.

Un répit fragile pour l’agriculture

Le gain le plus immédiat concerne l’agriculture, qui pèse environ 14% du PIB marocain et fait vivre des millions d’emplois.

Les producteurs de céréales, en particulier, avaient été durement frappés : récoltes en recul saison après saison, et disparition d’une partie du travail saisonnier. Les pluies de cette année changent l’image - au moins à court terme.

"Le pic de précipitations a stoppé la chute libre des rendements céréaliers et ralenti les pertes d’emplois à la campagne, au moins pour cette saison."

Avec davantage d’eau dans les barrages et des sols de nouveau humides en surface, les agriculteurs sèment avec plus d’assurance. Des périmètres d’irrigation qui avaient été fortement réduits reprennent du service. Les marchés anticipent déjà une meilleure disponibilité domestique en grains que ces dernières années.

Mais ce soulagement reste précaire. La crise de l’eau qui serre le Maroc depuis les années 1990 ne s’est pas évaporée. Un seul hiver humide n’efface pas trois décennies de stress hydrologique structurel.

Pourquoi un climat plus chaud peut produire des pluies plus violentes

Les chercheurs en climat décrivent un mécanisme désormais bien documenté : le réchauffement mondial n’entraîne pas une évolution simple, linéaire, vers plus de sécheresse ou plus d’humidité selon les régions. Il dérègle l’ensemble du cycle de l’eau.

Quand l’atmosphère se réchauffe, elle peut contenir davantage de vapeur d’eau. Et lorsque les conditions propices aux tempêtes sont réunies, cette humidité supplémentaire tombe en épisodes plus courts - et plus agressifs.

"Un air plus chaud au-dessus de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord signifie moins d’épisodes pluvieux, mais souvent beaucoup plus intenses."

Au Maroc, cela se traduit par un remplacement des pluies hivernales régulières par des séquences d’averses torrentielles. Une quantité d’eau qui, autrefois, se serait répartie sur plusieurs semaines peut désormais se concentrer sur quelques jours très chargés. Cela aide à comprendre le bond de 95% : non pas un retour doux à une « normalité » passée, mais une poussée liée à un climat plus chaotique.

Sols hydrophobes : quand la terre refuse d’absorber

Le sujet n’est pas seulement la quantité de pluie, mais la façon dont les sols la gèrent. Après sept années de chaleur extrême et de sécheresse, les terres marocaines ont évolué.

À force de dessèchements répétés et de « cuisson » au soleil, de nombreux horizons superficiels sont devenus hydrophobes : ils repoussent l’eau au lieu de l’absorber. Des agriculteurs comparent cela au fait d’essayer d’arroser du béton.

"Une grande partie des nouvelles pluies ruisselle sur des sols durcis, file directement vers les rivières puis vers la mer, au lieu d’alimenter les nappes."

Trois effets majeurs en découlent :

  • Une recharge des nappes plus faible, ce qui maintient les aquifères sous pression même après une année humide.
  • Des risques d’inondation plus élevés quand des pluies intenses frappent des terres durcies.
  • Une disparition plus rapide de l’eau de surface lors de la prochaine vague de chaleur.

Des spécialistes craignent aussi que le remplissage actuel des barrages ne soit qu’un sursis. Une part importante de l’eau est stockée à l’air libre, sous un ciel plus chaud, donc exposée à une évaporation rapide pendant les canicules estivales.

Un État qui mise sur le dessalement

Face à une telle volatilité, le Maroc estime ne plus pouvoir dépendre de l’humeur des nuages. Le gouvernement a enclenché une accélération majeure du dessalement de l’eau de mer, avec l’objectif de refondre la stratégie hydrique nationale d’ici 2030.

L’ambition est élevée : faire passer la part d’eau dessalée dans l’alimentation en eau potable d’environ 25% à 60% au cours des cinq prochaines années.

"Le Maroc veut que l’océan Atlantique devienne son principal réservoir d’eau pour les villes, afin de réserver les barrages principalement à l’irrigation."

Le pays n’en est pas à ses débuts : le dessalement existe depuis les années 1970, d’abord pour certaines villes côtières et des sites industriels. La différence, aujourd’hui, tient à l’échelle : d’outil d’appoint, il devient pilier central de la sécurité hydrique nationale.

À quoi pourrait ressembler le mix de l’eau en 2030 au Maroc

Source Rôle d’ici 2030 (prévu)
Eau de mer dessalée Source principale pour l’eau potable urbaine
Barrages et réservoirs Usage prioritaire pour l’irrigation et l’approvisionnement rural
Eaux souterraines Solution de secours et usage local, sous pression à cause du pompage excessif

En orientant l’eau dessalée vers les grandes métropoles, les autorités espèrent « sanctuariser » l’eau des barrages au bénéfice des exploitations agricoles, afin de protéger à la fois la production alimentaire et les robinets des villes.

Le coût élevé de l’eau dessalée au robinet

Le dessalement a un prix. Il suppose des infrastructures lourdes, des technologies avancées et une consommation énergétique très importante.

"Les nouvelles usines de dessalement exigeront des apports électriques colossaux et rejetteront chaque année des millions de m³ de saumure dans l’océan."

Cette saumure, résidu concentré en sel, peut perturber les écosystèmes marins si elle est mal gérée. Une salinité accrue près des points de rejet risque de fragiliser les herbiers marins, les zones de nurserie et la pêche locale dont dépendent de nombreuses communautés littorales.

Reste aussi la question du financement. Les grands projets de dessalement reposent souvent sur des partenariats public-privé, des contrats de long terme et des montages complexes - un cocktail susceptible d’alimenter les tensions politiques dans un pays où l’accès à l’eau est extrêmement sensible.

Tensions politiques autour de l’eau et du pouvoir

La question hydrique se heurte de plein fouet à la politique. Le Premier ministre Aziz Akhannouch, lui-même milliardaire et chef d’entreprise, fait face à des critiques croissantes sur d’éventuels conflits d’intérêts entre l’action publique et le profit privé.

Ses opposants accusent le gouvernement de privilégier les grands groupes et une agriculture d’exportation au détriment des petits agriculteurs et des ménages modestes. Dans ce contexte, une offensive de dessalement à plusieurs milliards de dirhams apparaît, pour certains, à la fois indispensable et profondément suspecte.

"Pour les critiques, le risque est un système de l’eau où la sécurité progresse sur le papier, mais où l’équité et la transparence restent en retrait."

La confiance du public dépendra notamment de l’attribution des contrats, du niveau des tarifs et de la capacité à faire bénéficier les zones rurales autant que des villes côtières en forte croissance comme Casablanca, Agadir ou Tanger.

Termes clés du climat et de l’eau à clarifier

Deux notions sont au cœur de la situation marocaine et devraient revenir de plus en plus souvent à mesure que le changement climatique s’accélère.

Intensification du cycle de l’eau : une planète plus chaude accroît l’évaporation et augmente la capacité de l’air à contenir de l’humidité. Résultat : des pluies plus puissantes et plus irrégulières, et, entre ces épisodes, des sécheresses plus sévères. Le bond de 95% des précipitations après des années arides en est une illustration typique.

Stress hydrologique : il s’agit d’un déséquilibre durable entre la demande en eau et l’offre naturelle, aggravé par la surexploitation des rivières et des nappes. Une année pluvieuse peut atténuer la tension, mais le stress structurel persiste si l’agriculture, les villes et l’industrie continuent de consommer plus que ce que le système peut fournir de manière fiable.

À quoi pourrait ressembler la prochaine décennie pour le Maroc ?

Plusieurs trajectoires plausibles sont envisagées, et elles peuvent se cumuler.

  • La volatilité climatique s’accentue : des alternances plus extrêmes entre sécheresse et pluies diluviennes compliquent la gestion de l’eau et poussent l’État à dépendre davantage de solutions techniques comme le dessalement et les transferts.
  • Le déclin des eaux souterraines se poursuit : si le pompage n’est pas maîtrisé, les nappes peuvent continuer de baisser, même lors d’années humides, laissant les campagnes vulnérables quand les eaux de surface se raréfient.
  • Les tensions ville–campagne s’exacerbent : si les villes sécurisent leur approvisionnement via l’eau dessalée, les agriculteurs ayant un accès limité à cette ressource pourraient se sentir relégués, accentuant les écarts sociaux et territoriaux.

Il existe aussi des marges de manœuvre. Si les usines de dessalement sont de plus en plus alimentées par le solaire et l’éolien - des domaines où le Maroc investit déjà fortement - l’empreinte environnementale peut diminuer. Les eaux usées traitées, encore insuffisamment mobilisées, pourraient également soutenir l’irrigation et réduire la pression sur les réserves d’eau douce.

Pour les ménages comme pour les agriculteurs, une approche combinée est souvent la plus robuste : collecte des eaux de pluie, irrigation plus efficiente (notamment le goutte-à-goutte), cultures adaptées aux conditions arides, et meilleure étanchéité des réseaux urbains pour limiter les fuites. Chaque levier, pris isolément, paraît modeste ; ensemble, ils permettent de tirer davantage de chaque litre.

Le bond de 95% des précipitations a offert du temps au Maroc, pas un salut durable. L’enjeu sera de savoir si cette fenêtre sert à bâtir un système de l’eau assez résilient pour encaisser le prochain choc - qu’il prenne la forme d’une sécheresse torride, d’un nouvel épisode de pluies violentes, ou des deux à brève échéance.

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier!

Laisser un commentaire