Un robot français repart en mission.
Longtemps considéré comme une sorte de poubelle sans fond pour des déchets nucléaires « à faible activité », le plancher de l’Atlantique Nord revient aujourd’hui au centre de l’attention. Des scientifiques français y retournent avec une nouvelle génération d’outils du très grand fond pour vérifier, concrètement, ce que les choix de l’ère de la guerre froide ont réellement laissé derrière eux.
Une zone d’immersion nucléaire oubliée dans l’Atlantique
De 1949 à 1982, plusieurs pays européens - dont la France et le Royaume-Uni - ont immergé dans l’Atlantique Nord-Est plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs de faible activité. Le raisonnement de l’époque se voulait évident : des profondeurs extrêmes, une dilution gigantesque, une grande distance des côtes ; le risque était donc jugé négligeable.
Cette assurance, portée par l’industrie nucléaire et par de nombreux gouvernements, s’est toutefois fissurée dans les années 1970. La Convention de Londres de 1972 a commencé à encadrer et limiter les rejets en mer, avant qu’une interdiction complète ne soit actée en 1993. Des campagnes de surveillance menées dans les années 1980 et 1990 n’ont pas mis en évidence d’augmentation nette de la radioactivité dans les eaux alentour, et le sujet s’est progressivement effacé du débat public.
“Pour la première fois depuis une génération, des scientifiques européens reviennent de manière systématique dans une vaste zone d’immersion nucléaire à près de 5 000 mètres sous la surface.”
Mais l’époque a changé : la connaissance du vivant profond s’est affinée, et les moyens techniques ont bondi. Or les fûts, eux, n’ont pas disparu. Le métal vieillit, et les écosystèmes qui les entourent ne sont plus considérés comme « vides ».
La mission Nodssum : retour à 5 000 mètres
La nouvelle campagne, conduite sous pilotage français et baptisée Nodssum, est financée et coordonnée par le CNRS et l’Ifremer. Elle cible une zone d’immersion située à environ 1 000 kilomètres au large de la Bretagne, par 4 700 à 5 000 mètres de profondeur. Le secteur couvre près de 163 km² de fond marin, jonché de fûts déposés il y a plus d’un demi-siècle.
En juin 2025, environ 40 chercheurs, venus de France et d’autres pays, ont embarqué sur le navire océanographique L’Atalante, pilier de la flotte française. L’objectif n’était pas de « nettoyer » le fond - une opération techniquement et écologiquement cauchemardesque à de telles profondeurs - mais d’établir enfin l’état réel des déchets et de leur environnement.
L’océan profond n’est pas un désert
Pendant une large partie du XXe siècle, les plaines abyssales ont été décrites comme une vase presque sans vie. Depuis les années 2000, cette vision s’est inversée. Les inventaires biologiques mettent en évidence des communautés à croissance lente et à longue durée de vie : vers, crustacés, éponges, tapis microbiens… autant d’organismes spécialisés pour le froid, l’obscurité et une pression écrasante.
Ces espèces récupèrent difficilement après une perturbation et se situent souvent à la base de chaînes alimentaires étendues. Une contamination des sédiments ou des eaux interstitielles peut ainsi remonter lentement - mais de manière continue - à travers le système.
“Loin d’être morte, la zone abyssale abrite des écosystèmes fragiles, au ralenti, qui réagissent sur des échelles de temps mesurées en décennies plutôt qu’en jours.”
C’est précisément ce changement de regard qui justifie Nodssum : les chercheurs n’acceptent plus l’idée que « hors de la vue » équivaut à « sans impact ».
UlyX : le robot français conçu pour les abysses
Pour atteindre la zone d’immersion, la plongée humaine n’a aucune utilité. L’outil central est UlyX, un véhicule sous-marin autonome (AUV) de nouvelle génération, développé par l’Ifremer pour des missions en très grande profondeur.
Comment UlyX opère à 6 000 mètres
UlyX mesure environ 4,5 m de long pour une masse d’environ 2,7 tonnes. Il est alimenté par des batteries lithium-ion d’une capacité d’environ 28 kWh, ce qui lui permet de travailler jusqu’à 48 heures sans revenir au navire.
- Profondeur maximale : 6 000 m
- Autonomie : environ 48 heures sous l’eau
- Outils principaux : caméras haute résolution, sonar multifaisceaux, sonar à ouverture synthétique (SAS), profileur laser 3D, capteurs physico-chimiques
- Couverture typique : jusqu’à 50 km² en une seule acquisition à haute résolution
Lors de la campagne Nodssum de 2025, UlyX a balayé méthodiquement le fond, et a cartographié 3 350 fûts. Parmi eux, 50 ont été photographiés en détail : l’état observé varie fortement, avec des fûts presque intacts, d’autres très corrodés, et plusieurs clairement colonisés par la faune des grands fonds.
Trois plongées ciblées ont permis d’examiner de près une vingtaine de fûts et de prélever plus de 300 échantillons. Les équipes ont notamment récupéré des carottes sédimentaires à différentes profondeurs, des fragments de fond marin autour des fûts, ainsi que des tissus d’organismes vivant à proximité.
“« Voir sans toucher » est la philosophie : pousser l’imagerie et la mesure au maximum avant toute interaction physique avec les déchets.”
Les trois questions clés auxquelles les scientifiques veulent répondre
La mission s’organise autour de questions très précises :
- À quel point la corrosion des fûts est-elle avancée après plus de 50 ans sur le fond ?
- Des radionucléides se propagent-ils de façon mesurable dans les sédiments, l’eau ou les organismes vivants ?
- Quels changements biologiques - ou quels dommages éventuels - peut-on observer chez les espèces vivant au contact du site ?
Les données acquises en 2025 alimentent désormais des modèles et des analyses en laboratoire ; elles servent aussi à préparer une seconde campagne prévue en 2026. Cette étape suivante devrait inclure des prélèvements au contact direct des surfaces de fûts, une opération plus sensible qui nécessite une planification prudente.
La part française dans cet héritage
Ce que l’Andra sait des fûts
L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) ne pilote ni les navires ni les robots, mais elle occupe une place discrète et structurante. Via l’Inventaire national des matières et déchets radioactifs, elle consolide des informations issues d’archives, d’organismes internationaux et de campagnes modernes.
| Pays (exemple) | Période | Nombre estimé de fûts | Type de déchets (typique) |
|---|---|---|---|
| France | 1967–1969 | 45 000+ | Déchets de faible activité, matériel de laboratoire, boues de traitement |
| Plusieurs États européens | 1949–1982 | 200 000+ au total | Déchets institutionnels et industriels de faible activité |
À elle seule, la France a immergé plus de 45 000 fûts lors de deux opérations principales en 1967 et 1969, soit environ 14 000 tonnes de matériaux. L’essentiel provenait d’établissements médicaux et de recherche, ainsi que d’unités de traitement liées à l’industrie nucléaire, et était classé comme déchet radioactif « à faible activité ».
Ces informations, affinées depuis le Grenelle de la Mer de 2009, orientent les zones à prospecter et aident à hiérarchiser les sites à étudier du point de vue écologique.
Un reflet russe dans l’Arctique
Les sites atlantiques ne constituent pas une exception. Fin 2025, le navire de recherche russe Akademik Ioffe a conduit une mission près de la Nouvelle-Zemble, dans l’Arctique, afin de revisiter des lieux d’enfouissement nucléaire du passé en mer de Barents.
Grâce à des outils de cartographie actuels, l’équipe a localisé plusieurs structures, notamment la barge Likhter-4 et le sous-marin expérimental K‑27, coulé avec son combustible nucléaire encore à bord. Des mesures de radioactivité ont ensuite été réalisées directement sur les coques et dans les sédiments environnants.
Les premiers résultats se sont révélés plus rassurants qu’attendu : pas de fuite active clairement détectée, des barrières de confinement encore opérantes, et une contamination surtout limitée à des surfaces déjà identifiées comme polluées. Les chercheurs ont néanmoins insisté sur la prudence : ces installations vieillissent dans des eaux froides et isolées, et leur comportement à long terme demeure incertain.
“Sur les sites atlantiques comme arctiques, la nouvelle stratégie est la même : localiser précisément, mesurer rigoureusement et continuer de surveiller plutôt que faire comme si le passé n’avait jamais existé.”
Pourquoi ne pas simplement remonter les déchets ?
Récupérer des fûts à 5 000 mètres n’est pas seulement onéreux : l’opération comporte des risques majeurs. Les enveloppes métalliques présentent des degrés de corrosion variables. Les remonter pourrait les rompre, créant des panaches de contamination concentrés dans la colonne d’eau - et potentiellement sur le pont du navire.
Il faudrait aussi gérer des variations de pression extrêmes, des défaillances structurelles imprévisibles, et la difficulté de reconditionner des déchets qui n’ont jamais été pensés pour être récupérés. La moindre erreur pourrait déclencher un problème d’ampleur qui, à ce stade, n’existe pas à grande échelle.
Pour l’instant, la majorité des spécialistes privilégient une approche fondée sur l’observation détaillée et l’évaluation des risques, appuyées par des campagnes répétées. Ce n’est qu’en cas de tendance nette vers une défaillance qu’une récupération ciblée de certains fûts pourrait être envisagée.
Ce que signifie réellement « faible activité » au fond de la mer
Des termes qui prêtent souvent à confusion
L’expression « déchets radioactifs de faible activité » peut sembler rassurante, mais elle recouvre une réalité variée. On y trouve généralement des vêtements contaminés, des outils, des filtres, des boues et du matériel de laboratoire. Les niveaux d’activité restent bien inférieurs à ceux du combustible usé, tout en demeurant largement au-dessus du bruit de fond naturel.
Dans le cas des immersions en mer, la forme physico-chimique des radionucléides est déterminante. Certains s’adsorbent fortement sur les particules et restent piégés dans les sédiments. D’autres demeurent solubles et mobiles, avec un potentiel d’entrée dans les réseaux trophiques. Les basses températures et l’absence de lumière des grands fonds ralentissent de nombreux processus, de la corrosion au renouvellement biologique, rendant les projections à long terme délicates.
Scénarios possibles pour les 50 prochaines années
Les équipes travaillant sur Nodssum et des programmes associés envisagent fréquemment plusieurs trajectoires :
- Corrosion lente et contenue : les fûts continuent de se dégrader, mais la plupart des radionucléides restent confinés dans des sédiments proches, avec des effets biologiques locaux discrets.
- Défaillances hétérogènes : une minorité de contenants cède brutalement, formant de petits « points chauds » nécessitant une surveillance renforcée ou une remédiation ciblée.
- Suintement progressif : un relargage au long cours diffuse graduellement des contaminants sur une zone plus étendue, à des niveaux faibles mais potentiellement détectables dans les chaînes alimentaires.
Les mesures de Nodssum - carottes sédimentaires, microfaune, chimie de l’eau - alimentent directement ces modèles et réduisent l’incertitude. Cela pèse ensuite sur les discussions internationales concernant la conduite à tenir pour d’autres sites hérités, ailleurs dans le monde.
L’affaire des 200 000 fûts n’est plus une simple note de bas de page de la guerre froide. Elle est devenue un test en temps réel : celui de la capacité des sociétés modernes à gérer des erreurs anciennes, déposées hors du quotidien, sur un fond marin encore largement méconnu, à cinq kilomètres de profondeur.
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