Un chercheur de la Nasa a recalculé, chiffres à l’appui, ce qu’il faudrait réellement pour transformer Mars en une véritable « seconde Terre ». Le verdict a de quoi doucher l’enthousiasme de celles et ceux qui imaginent déjà des villes entières sous un ciel bleu sur la planète voisine : l’obstacle n’est pas une limite de la physique, mais l’ampleur d’une machine industrielle délirante, très au-delà de ce que l’humanité sait construire.
Mars : pourquoi la planète rouge détruirait notre corps en quelques instants
Aujourd’hui, descendre sur Mars sans combinaison pressurisée signifie mourir en quelques secondes. La cause principale n’est même pas le froid, mais la pression atmosphérique quasi inexistante. L’air y est si ténu qu’à température corporelle normale, le sang commencerait à bouillir. Pour permettre une survie sans scaphandre, il faudrait donc augmenter fortement la pression au sol.
Le scientifique de la Nasa Slava Turyshev a estimé les quantités de gaz nécessaires. Rien que pour atteindre une pression minimale considérée comme un seuil de sécurité, il faudrait injecter environ 3,89 × 1015 kilogrammes de gaz dans l’atmosphère martienne. C’est grosso modo la masse de Déimos, la minuscule lune de Mars.
Et ce n’est qu’un début. Pour obtenir une atmosphère vraiment respirable et comparable à celle de la Terre - avec assez d’azote comme gaz tampon et suffisamment d’oxygène pour la respiration - cela resterait très insuffisant. Il faudrait alors une masse de gaz du même ordre que celle de la lune Janus de Saturne, soit environ mille fois la masse de Déimos. Autrement dit : convertir la masse d’un petit monde lunaire entier en air.
"À elle seule, la masse d’air nécessaire équivaut à un corps céleste complet - et il faudrait déjà que quelqu’un le « produise »."
Une soif d’énergie au-delà de toute échelle
Le gouffre énergétique est encore plus frappant. En théorie, on pourrait extraire de l’oxygène à partir de l’eau contenue dans les calottes de glace martiennes, par exemple via l’électrolyse. De l’eau, Mars en possède - mais la convertir à cette échelle serait un chantier titanesque.
Selon Turyshev, il faudrait une puissance continue d’environ 380 terawatts, maintenue pendant mille ans. À titre de comparaison, l’humanité consomme aujourd’hui environ 20 fois moins d’énergie. Il s’agirait donc de bâtir une infrastructure capable de produire, sans interruption, davantage d’électricité que l’ensemble des centrales terrestres réunies - et de la faire tourner pendant un millénaire.
- Puissance requise : 380 terawatts sur 1.000 ans
- Comparaison avec la Terre : environ 20 fois la consommation énergétique mondiale actuelle
- Lieu de construction : un désert froid, poussiéreux, inhabité, sans industrie existante
Même à l’heure actuelle, les agences spatiales peinent à faire fonctionner durablement des installations relativement modestes dans l’espace. Imaginer, sur une planète sans vie, des usines et des centrales de cette taille, à construire, entretenir et exploiter sur des générations, paraît - avec nos moyens d’aujourd’hui - totalement irréaliste.
Des miroirs grands comme des continents… et malgré tout insuffisants
Et l’air ne ferait pas tout. Mars est plus éloignée du Soleil que la Terre et reçoit nettement moins de lumière. Pour que l’eau liquide puisse exister durablement à la surface, il faudrait augmenter les températures moyennes de plusieurs dizaines de degrés.
Une idée souvent évoquée consiste à déployer d’immenses miroirs dans l’espace afin de renvoyer davantage de rayonnement solaire vers les calottes polaires. Turyshev a également chiffré ce scénario : pour réchauffer Mars à grande échelle d’environ 60 degrés Celsius, il faudrait des miroirs totalisant environ 70 millions de kilomètres carrés. C’est à peu près sept fois la surface de l’Europe.
"Nous avons déjà du mal à maintenir un seul télescope spatial de quelques mètres de diamètre de manière stable - pour Mars, il faudrait un « continent » entier de miroirs."
Chacun de ces miroirs devrait être fabriqué, assemblé, orienté, protégé contre les impacts de micrométéorites et maintenu stable pendant des siècles. Rien que la production des matériaux supposerait une capacité industrielle que l’humanité ne possède pas aujourd’hui.
Pourquoi la Nasa parle d’un cauchemar industriel
Du point de vue strictement physique, aucune de ces opérations n’est interdite : aucune loi de la nature n’empêche Mars d’avoir une atmosphère plus épaisse ou davantage de chaleur. Le problème, c’est l’échelle. Il faudrait multiplier la production industrielle mondiale de plusieurs ordres de grandeur - dans un environnement où chaque vis, chaque câble et chaque litre de carburant doit d’abord être acheminé à grand effort, ou fabriqué sur place.
C’est exactement ce que Turyshev désigne lorsqu’il parle d’un « cauchemar industriel ». Dans ce cadre, la promesse d’une planète rendue rapidement habitable - telle qu’Elon Musk la promeut depuis des années - ressemble davantage à une formule de communication qu’à un plan crédible pour les siècles à venir.
De la vision au récit commercial
L’exploration spatiale se nourrit d’images spectaculaires et de promesses ambitieuses. Un Mars verdoyant, avec des lacs, des villes et des forêts, est un symbole parfait pour convaincre investisseurs, décideurs et grand public. Mais les chiffres, eux, sont sans appel : même avec des hypothèses optimistes, ni nos technologies ni notre puissance économique ne suffisent, de loin, à transformer une planète entière.
Cela ne signifie pas que ces rêves soient inutiles. Les grandes visions peuvent stimuler la recherche, déclencher de nouvelles technologies et attirer des talents. En revanche, croire à une « seconde Terre » dans un avenir proche revient à sous-estimer à quel point une planète est gigantesque comparée à n’importe quelle installation industrielle imaginable.
Paraterraforming sur Mars : des colonies sous des dômes gigantesques
Le chercheur de la Nasa ne dresse pourtant pas un tableau complètement désespéré. Plutôt que de remodeler Mars dans son ensemble, il met en avant une option plus concentrée et bien plus limitée : le Paraterraforming. Le principe : ne pas modifier le monde entier, mais créer des zones habitables locales, avec des conditions contrôlées.
Concrètement, on construirait à la surface de Mars d’immenses dômes ou halls étanches à la pression. À l’intérieur, on pourrait maintenir des températures proches de celles de la Terre, une pression adaptée et une atmosphère régulée. Agriculture, logements et infrastructures scientifiques pourraient ainsi fonctionner dans un environnement relativement protégé.
"Des « oasis » locales sous dômes sont à portée - une transformation complète de la planète ne l’est pas."
L’idée clé est que la pression interne élevée aiderait à stabiliser ces structures, un peu comme l’air rigidifie un énorme pneu de vélo. Ces architectures pressurisées restent complexes, mais elles sont, en principe, réalisables - d’autant plus si elles s’étendent progressivement. L’énergie nécessaire demeurerait importante, mais elle resterait dans des ordres de grandeur envisageables avec de futurs réacteurs ou de grands champs solaires.
À quoi pourrait ressembler la vie dans des dômes martiens
Dans ces dômes, la colonie fonctionnerait en « autonomie insulaire ». La lumière du jour pourrait entrer via des toitures transparentes, ou être reproduite par des miroirs et des éclairages. Des serres assureraient la production alimentaire ; l’eau viendrait de glace fondue ou du sous-sol. Et les habitants ne sortiraient sur la planète qu’en combinaison, comme des plongeurs n’accèdent à la mer ouverte qu’avec leur équipement.
La vie y serait strictement encadrée et conçue autour de la sécurité. De petites fuites suffiraient à mettre en danger l’approvisionnement, et la logistique devrait être irréprochable. Malgré tout, comparée à une transformation totale d’une planète, cette approche apparaît comme une étape intermédiaire raisonnable vers une présence durable dans l’espace.
Ce que signifie « terraformation » en pratique
Le terme « terraformation » suggère un procédé presque magique, capable de faire d’un monde mort une seconde Terre. En réalité, il recouvre une accumulation de processus complexes :
- Construire une atmosphère dense avec une pression adéquate
- Augmenter la température moyenne de plusieurs dizaines de degrés
- Mettre à disposition d’immenses volumes d’eau sous forme liquide
- Installer un système climatique stable (nuages, pluie, circulation)
- Introduire et piloter le vivant : plantes, microbes, puis plus tard animaux
Chacun de ces points dépasse largement ce que la technologie actuelle sait faire à l’échelle d’une planète. Mis bout à bout, ils dessinent une tâche qui ressemble davantage à un « projet galactique au long cours » qu’à un objectif compatible avec le prochain programme martien de l’humanité.
Risques, opportunités et horizon temporel réaliste
Même si, un jour, il devenait possible de modifier certaines régions de Mars, de nombreux risques resteraient. Intervenir sur des systèmes planétaires n’est presque jamais entièrement prévisible. Un réchauffement incontrôlé ou une réaction chimique pourrait pousser Mars vers un état défavorable - pour les humains comme pour d’éventuels micro-organismes indigènes. Des questions éthiques s’ajoutent : l’humanité a-t-elle le droit de remodeler à sa guise des corps célestes étrangers ?
À l’inverse, la recherche liée aux techniques de terraformation peut déjà apporter des bénéfices. Améliorer la production d’énergie, développer des cycles fermés pour l’air et l’eau, ou concevoir des serres plus robustes peut aussi servir sur Terre - notamment dans des régions extrêmes ou pour la gestion de crises. Les études martiennes obligent les ingénieurs à employer les ressources avec une efficacité maximale.
Quiconque rêve aujourd’hui de forêts sur Mars devrait garder une chose à l’esprit : du point de vue de la Nasa, on parle de milliers d’années, pas d’une vie humaine. À l’échelle des prochains siècles, le scénario le plus crédible ressemble plutôt à de petits avant-postes spécialisés sous des toits protecteurs - avec, au-dessus, un ciel rouge rappelant à quel point notre planète bleue est unique.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier!
Laisser un commentaire