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À 1 680 mètres de profondeur, un sous-marin nucléaire soviétique se dégrade lentement - et relâche de la radioactivité depuis des années.
Loin au large, dans les eaux froides et sombres de la mer de Norvège, repose un vestige de la course aux armements nucléaires. Depuis la fin des années 1980, un sous-marin soviétique alors à la pointe de la technologie y rouille, avec un réacteur et des armes nucléaires à bord. Une nouvelle étude norvégienne indique désormais que des substances radioactives s’échappent du naufrage à plusieurs reprises, et plus fortement qu’on ne le pensait.
Un accident survenu à la fin de la guerre froide
En avril 1989, le prototype de sous-marin nucléaire soviétique K-278 « Komsomolets » prend feu. À bord se trouvent un réacteur à eau pressurisée, des torpilles et un armement nucléaire. L’équipage lutte pendant des heures contre l’incendie, mais le bâtiment finit par couler à 1 680 mètres de profondeur dans la mer de Norvège. Des dizaines de marins périssent.
Dès l’époque, la catastrophe inquiète des États membres de l’OTAN et des organisations environnementales. En cause : l’association d’un réacteur nucléaire, de munitions et d’une grande profondeur rend toute opération de récupération extrêmement complexe et coûteuse. Le sous-marin est donc resté sur le fond marin - comme une potentielle bombe à retardement.
Depuis plus de trois décennies, des rejets de radioactivité se produisent à répétition depuis l’épave, comme le montrent des séries de mesures norvégiennes.
Depuis les années 1990, les autorités et instituts de recherche norvégiens dépêchent régulièrement des navires spécialisés, des robots sous-marins et des sondes de mesure vers l’épave. Pendant longtemps, le constat dominant était le suivant : oui, de la radioactivité est détectable, mais elle demeure localisée et se dilue fortement.
Nouvelle étude : le réacteur relâche la radioactivité par à-coups (K-278 « Komsomolets »)
Une analyse récente de données de mesure norvégiennes, publiée dans une revue scientifique reconnue, apporte une image plus précise. Les chercheurs expliquent que le réacteur du sous-marin se désagrège progressivement et libère, par épisodes, des substances radioactives. Il ne s’agit pas d’une fuite constante - pas d’un « Leak » continu - mais de rejets irréguliers, en « coups ».
Les sorties semblent surtout se concentrer sur deux zones de la coque :
- une conduite de ventilation ou de dépressurisation endommagée
- le secteur autour du compartiment du réacteur
Dans des échantillons d’eau prélevés au plus près du naufrage, l’équipe a mesuré des niveaux accrus de plusieurs éléments radioactifs, notamment :
- des isotopes du strontium
- des isotopes du césium
- de l’uranium
- du plutonium
Le strontium et le césium ressortent particulièrement. Selon l’étude, à certains points de mesure, leurs concentrations atteignaient :
jusqu’à 400 000 fois et 800 000 fois les valeurs habituelles dans la mer de Norvège.
À première vue, ces chiffres paraissent alarmants - mais ils concernent des volumes d’eau très réduits, juste au contact de l’épave. À quelques mètres seulement, les valeurs chutent nettement, car les substances se mélangent à l’eau de mer.
Quel danger pour l’océan - et pour nous ?
La question centrale est simple : ce sous-marin constitue-t-il aujourd’hui un risque pour la faune, la pêche et les populations ? Pour l’instant, la réponse des scientifiques norvégiens se veut rassurante. La dilution est si rapide qu’au-delà de la zone immédiate, la radioactivité devient à peine détectable.
Les chercheurs ont examiné des organismes vivant directement sur l’épave et à proximité, notamment :
- des éponges
- des coraux d’eaux froides
- des anémones de mer
Ces espèces présentent des valeurs légèrement plus élevées de césium radioactif. En revanche, l’équipe n’a observé ni dommages visibles ni malformations. Les sédiments du fond marin proches de l’épave paraissent également faiblement contaminés.
D’après les auteurs, il n’existe actuellement pas de risque aigu pour la côte norvégienne ni pour les consommateurs qui mangent du poisson ou des fruits de mer provenant de cette zone. La dilution et la dispersion en pleine mer agissent comme un immense « Mischautomat » qui abaisse fortement les concentrations.
Des risques à long terme subsistent
Pour autant, les spécialistes ne parlent d’absence de danger qu’avec prudence. L’état de l’épave se dégrade année après année. Le métal se corrode, des soudures se fissurent, des joints se désagrègent. Plus la structure s’affaiblit, plus des matières peuvent être libérées.
Personne ne peut dire avec précision comment le sous-marin évoluera dans 10, 20 ou 50 ans. Si des parties plus importantes du réacteur venaient à s’effondrer, ou si des contenants renfermant des substances hautement radioactives se rompaient, la situation pourrait devenir nettement plus problématique.
La surveillance à long terme de l’épave est jugée essentielle pour détecter tôt toute augmentation progressive de la contamination.
Pourquoi la récupération de l’épave est presque impossible
La question vient naturellement : pourquoi ne pas remonter simplement ce tas de ferraille du fond ? Sur le plan technique, l’opération serait extrêmement lourde et risquée. Une profondeur de 1 680 mètres représente un défi majeur. Pression, obscurité, froid et fragilité du sous-marin rendent toute intervention dangereuse.
| Défi | Problème |
|---|---|
| Grande profondeur | Pression extrême, uniquement des technologies spécialisées peuvent intervenir |
| Structure dégradée | L’épave pourrait se briser lors du levage et libérer davantage de radioactivité |
| Coûts élevés | Plusieurs États devraient financer, sujet politiquement sensible |
| Questions juridiques | La Russie est l’État successeur de l’Union soviétique et porte formellement la responsabilité |
C’est pourquoi la Norvège privilégie jusqu’ici une autre approche : observer, mesurer, documenter - et n’intervenir que si la situation se détériore nettement.
Comment mesure-t-on la radioactivité au fond de la mer ?
Pour comprendre ce qui se passe autour du réacteur, les équipes s’appuient sur un programme de mesures exigeant. Des navires océanographiques spécialisés gagnent la zone, souvent durant la saison estivale, lorsque la météo est plus stable.
À l’aide de robots sous-marins téléopérés (ROV), les équipes prélèvent de l’eau directement au niveau de points de fuite de la coque. Elles aspirent des sédiments dans des récipients d’échantillonnage, découpent de petits fragments d’éponges ou de coraux, puis remontent le tout à la surface.
En laboratoire, les spécialistes déterminent la concentration de différents radionucléides. Une attention particulière est portée à :
- césium-137 : entre facilement dans les chaînes alimentaires, avec une demi-vie d’environ 30 ans
- strontium-90 : peut se fixer dans les os, demi-vie comparable à celle du césium-137
- divers isotopes du plutonium : très persistants, hautement toxiques, généralement peu mobiles
En répétant les campagnes sur de longues périodes, il devient possible d’identifier des tendances : l’activité diminue-t-elle, reste-t-elle stable, ou augmente-t-elle lentement dans certaines zones ?
Les passifs oubliés de la course aux armements nucléaires
Le cas du K-278 n’est pas unique. Dans le monde, plusieurs sous-marins nucléaires, morceaux de réacteurs et conteneurs immergés issus du pic de la guerre froide reposent sur les fonds marins. Beaucoup sont d’origine soviétique, mais les pays occidentaux ont eux aussi laissé des traces.
Pour l’environnement marin, cela représente une charge diffuse et durable. La plupart de ces reliques ne rejettent que de faibles quantités de radioactivité. Toutefois, un effet cumulatif apparaît lorsqu’on additionne toutes les sources - de l’épave d’un réacteur aux anciennes zones d’immersion, sans oublier les résidus globalement dispersés des essais nucléaires historiques.
Une partie de ces radionucléides s’accumule dans les chaînes alimentaires. Les poissons prédateurs se trouvent au bout de ces chaînes, tout comme les mammifères marins. Les personnes consommant beaucoup de poisson provenant de régions contaminées peuvent, sur le long terme, recevoir des doses supplémentaires de rayonnement - en général faibles, mais mesurables.
Ce que recouvre concrètement le terme « radionucléide »
Le mot « radionucléide » peut sembler abstrait. Il désigne simplement des types d’atomes dont le noyau est instable et se désintègre. Ce processus s’accompagne d’émissions de rayonnements, parfois sur de très longues durées. Quelques exemples :
- césium-137 : actif pendant des décennies, se répartit bien dans l’eau, peut s’accumuler dans les muscles
- strontium-90 : chimiquement proche du calcium, peut se déposer dans les os et les dents
- isotopes du plutonium : extrêmement durables, souvent liés aux sédiments, dangereux en cas d’inhalation ou d’ingestion de poussières
Le niveau de risque d’un radionucléide dépend de plusieurs paramètres : demi-vie, comportement chimique, assimilation par les organismes et type de rayonnement. Pour l’épave du K-278, l’enjeu principal est la fraction qui parvient réellement à entrer dans les cycles biologiques.
Dans la mer de Norvège, la situation s’exprime aujourd’hui ainsi : des niveaux fortement augmentés au contact direct du sous-marin, une dilution rapide à très courte distance, aucune atteinte visible chez les organismes marins - mais une épave vieillissante qui devra être surveillée pendant des décennies.
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