Il est tentant de croire que les personnes âgées passent moins de temps en ligne surtout parce que le vieillissement rend la technologie plus difficile à utiliser.
Pourtant, une nouvelle étude indique que la réalité est plus nuancée. Chez les adultes de plus de 50 ans, les écarts d’usage d’internet semblent moins dictés par l’âge en lui‑même que par des facteurs comme les capacités cognitives, le niveau d’études, la situation professionnelle et, dans bien des cas, un simple choix personnel.
Cette recherche a été conduite par des spécialistes en informatique de la Lancaster University, en collaboration avec l’University College London (UCL).
À partir des données de l’English Longitudinal Study of Ageing (ELSA), l’équipe a analysé les réponses de plus de 6 000 personnes afin de comprendre à quelle fréquence les seniors utilisent internet et pourquoi certains l’utilisent moins que d’autres.
Plus connectés qu’on ne l’imagine
L’un des résultats les plus nets est que, en Angleterre, l’usage d’internet chez les personnes âgées est bien plus élevé que ce que beaucoup supposent.
D’après les données ELSA, plus de 90 % des adultes de 50 ans et plus sont des utilisateurs réguliers d’internet, c’est‑à‑dire qu’ils se connectent tous les jours ou au moins chaque mois. Ce constat bouscule déjà le vieux cliché d’une fin de vie essentiellement « hors ligne ».
Malgré tout, l’étude met en évidence une fracture numérique liée à l’âge : l’usage d’internet recule avec l’avancée en âge, et la baisse est particulièrement marquée dans les classes d’âge les plus élevées.
Chez les 50–64 ans, 97.7 % étaient des utilisateurs réguliers. Cette proportion descendait à 91.1 % chez les 65–79 ans, puis chutait plus fortement à 65.7 % chez les 80 ans et plus.
Autrement dit, oui, l’âge compte encore. Mais les chercheurs ont voulu identifier ce qui se cachait réellement derrière cette tendance.
Au-delà de l’âge : l’étude ELSA sur l’usage d’internet des plus de 50 ans
Pour répondre à cette question, l’équipe a exploré un large éventail d’explications possibles. Elle a pris en compte le sexe, la situation matrimoniale, le patrimoine, le niveau d’études, le statut d’emploi, les problèmes de santé, la mobilité, les limitations physiques, ainsi que les capacités cognitives.
En clair, il ne s’agissait pas seulement de constater que les personnes âgées se connectent moins, mais de déterminer quels facteurs semblent expliquer ces différences.
Ce qui ressort avec le plus de force, ce sont le niveau d’études, la situation professionnelle et les capacités cognitives. Ces trois éléments paraissent jouer un rôle central dans la fréquence d’utilisation d’internet, et ce dans plusieurs tranches d’âge.
« Notre étude réfute empiriquement l’idée répandue selon laquelle le déclin fonctionnel serait la principale raison pour laquelle les personnes âgées n’utilisent pas la technologie. Nous constatons que les capacités cognitives, la situation professionnelle et le niveau d’études sont des facteurs plus influents », a déclaré l’auteur principal Bran Knowles (Lancaster).
Pendant longtemps, les discussions sur les seniors et la technologie ont souvent présenté la baisse d’usage comme une conséquence directe du vieillissement, comme s’il s’agissait avant tout d’une histoire de déclin.
Or, cette étude suggère que, si la santé et la mobilité entretiennent bien un lien avec l’usage d’internet, elles n’expliquent pas la diminution liée à l’âge de la manière que l’on pourrait imaginer.
L’intérêt d’une formation continue aux compétences numériques
Les résultats rejoignent aussi ce que disent les personnes âgées elles‑mêmes. Lorsqu’on leur demande pourquoi elles n’utilisent pas davantage internet, beaucoup évoquent un manque de compétences plutôt qu’un manque d’accès.
Ce détail est révélateur, car il indique que le problème, le plus souvent, n’est pas l’impossibilité matérielle de se connecter. Pour celles et ceux qui souhaitent aller davantage en ligne, la confiance et le savoir‑faire pourraient être l’obstacle principal.
Cela plaide en faveur d’un apprentissage des compétences numériques tout au long de la vie, plutôt que de considérer que la solution consiste surtout à distribuer des appareils ou à fournir une connexion.
En parallèle, l’étude met en lumière un autre élément qui complique le récit habituel.
Quand on demande aux seniors pourquoi ils n’utilisent pas internet plus souvent, la réponse la plus fréquente, toutes catégories confondues, ne concerne pas des barrières. Ils expliquent simplement qu’ils ne voient pas de raison de l’utiliser davantage qu’ils ne le font déjà.
Cela change sensiblement le cadre du débat : une utilisation plus faible à un âge avancé peut aussi refléter une décision consciente. Le choix compte, lui aussi.
Manque de compétences et manque d’intérêt
Ces constats invitent à élargir la discussion autour de la fracture numérique liée à l’âge. Bien sûr, l’accompagnement reste essentiel pour les personnes qui estiment manquer de compétences et qui aimeraient faire plus de démarches ou d’activités en ligne.
Mais il faut également prendre au sérieux l’autonomie des personnes âgées : si certaines choisissent de se détacher de la technologie en vieillissant, cette décision ne devrait pas être automatiquement interprétée comme un échec ou une mise à l’écart.
« Les personnes âgées utilisent beaucoup internet dans toutes les tranches d’âge et sont généralement satisfaites de la fréquence à laquelle elles se connectent, en avançant des raisons similaires au reste de la population pour ne pas utiliser davantage internet », a indiqué Knowles.
« Les données pourraient montrer qu’il existe une tendance à un désengagement volontaire vis‑à‑vis de la technologie à un âge avancé – peut‑être une réorganisation des priorités quant à la façon de consacrer son temps. »
« Étant donné que l’immense majorité des personnes âgées sont des utilisateurs assez réguliers, et que ne pas utiliser davantage internet relève, pour la plupart, d’un choix plutôt que d’autres obstacles, devons‑nous vraiment parler de la fracture numérique liée à l’âge uniquement en termes d’exclusion, ou devrions‑nous aussi discuter du fait que bien vieillir peut impliquer de se désengager d’internet pour faire autre chose ? »
Repenser l’accompagnement numérique
Cela ne signifie pas que l’inclusion numérique n’a plus d’importance. À mesure que les services publics, les systèmes de santé et les achats du quotidien basculent en ligne, un accès régulier à internet devient de plus en plus crucial.
« Il est encourageant de constater que l’usage d’internet devient plus courant, y compris chez les personnes dans leurs 80 et 90 ans. C’est d’autant plus important que les services de l’État et des collectivités, ainsi que l’accès aux soins, passent en ligne, tandis que de nombreux biens et services sont moins chers sur internet », a déclaré Andrew Steptoe (UCL).
Dans le même temps, les chercheurs estiment que les concepteurs de technologies et les fournisseurs de services devraient réfléchir plus finement à la manière d’aider celles et ceux qui préfèrent se connecter moins.
Cela peut passer par des systèmes qui ne présument pas d’un engagement permanent, ou par la garantie que les services essentiels restent accessibles par d’autres moyens.
« Il est important d’apporter une aide aux personnes qui rencontrent des obstacles à l’usage d’internet et qui souhaitent l’utiliser davantage, mais cela ne semble pas être le cas pour la grande majorité des personnes âgées », a précisé Knowles.
« Nos résultats indiquent que, le plus souvent, la non‑utilisation est l’expression d’une préférence personnelle à un âge avancé ; dans ce cas, les concepteurs devraient examiner comment le design des technologies peut soutenir ce choix. »
L’étude est publiée dans la bibliothèque numérique de l’ACM.
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