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Bactéries intestinales : comment elles peuvent déclencher le cancer chez l’enfant

Jeune homme assis en consultation médicale virtuelle avec visualisation holographique du côlon et microbiote intestinal.

Dans de nombreux pays occidentaux, on voit apparaître davantage de cancers colorectaux chez de jeunes adultes, y compris chez des personnes minces, actives et sans antécédents familiaux. Une vaste étude internationale apporte désormais une piste plus précise : une bactérie intestinale précise, équipée d’une véritable « usine » à toxines, pourrait déclencher dès l’enfance les premières mutations liées au cancer.

Le mystère du cancer colorectal chez les moins de 40 ans

Pendant longtemps, le cancer colorectal a été considéré comme une maladie typiquement diagnostiquée après 50 ans. Or, les registres du cancer en Amérique du Nord, en Europe et en Australie signalent aujourd’hui une hausse marquée des cas chez les moins de 40 ans. En oncologie, il n’est plus rare de suivre des patients au milieu de la trentaine présentant des tumeurs qui, il y a 20 ans, concernaient presque exclusivement des personnes âgées.

Ce qui inquiète particulièrement : de nombreux patients concernés

  • n’ont pas de gène de cancer connu dans la famille,
  • ne sont pas en situation d’obésité sévère,
  • fument peu ou pas,
  • ont une alimentation au moins relativement équilibrée.

Les facteurs de risque habituels n’expliquent donc cette vague que partiellement. Par ailleurs, les médecins constatent que les tumeurs chez les plus jeunes ne se comportent pas toujours comme celles observées chez des patients plus âgés : elles tendent à être plus agressives et se situent plus souvent dans la partie basse du côlon, le côlon distal.

Comme l’augmentation touche surtout les pays occidentaux, l’attention s’est déplacée vers le mode de vie, l’alimentation et le microbiome intestinal. La restauration rapide, les produits ultra-transformés et le manque d’activité physique ont été soupçonnés - sans qu’une explication vraiment probante ne s’impose pendant longtemps. Une étude génomique propose à présent une hypothèse nouvelle et nettement plus concrète.

Une grande étude génomique met au jour une signature de mutations suspecte

Une équipe internationale dirigée par l’Université de Californie à San Diego a séquencé l’ADN de 981 tumeurs de cancer colorectal provenant de 11 pays. L’objectif : repérer et comparer des signatures de mutations typiques, afin de répondre à une question clé - qu’est-ce qui différencie, au niveau moléculaire, le cancer d’une personne de 35 ans de celui d’une personne de 75 ans ?

En comparant les profils, les chercheurs ont identifié une signature frappante, présente surtout chez les patients plus jeunes. Ce motif de mutations correspondait de façon étonnamment cohérente aux dommages provoqués par une toxine bactérienne bien particulière : la colibactine, produite par certaines souches de Escherichia coli.

"La « signature » typique de la colibactine apparaît environ trois fois plus souvent dans les tumeurs des patients jeunes que dans celles des patients âgés - un signal d’alerte clair."

La colibactine agit directement sur le matériel génétique. Elle relie les deux brins d’ADN comme avec des agrafes chimiques. Cela peut entraîner des cassures chromosomiques que la cellule répare difficilement - ou de manière imparfaite. Avec le temps, les mutations s’accumulent, créant un terrain propice au développement d’un cancer.

Point particulièrement sensible : dans les pays où l’on observe beaucoup de cancers colorectaux précoces, les mutations typiques de la colibactine apparaissaient nettement plus fréquemment. À l’inverse, les États affichant des taux plus bas de cancers précoces montraient aussi moins de ces lésions spécifiques. Cette concordance géographique renforce l’idée que la colibactine pourrait jouer un rôle central dans la hausse actuelle.

Comment des enfants peuvent acquérir tôt Escherichia coli (colibactine) et l’îlot pks

Escherichia coli, ou E. coli, fait en principe partie de la flore intestinale normale. Cependant, seule une fraction de ces bactéries porte un ensemble de gènes particulier, appelé îlot pks. C’est précisément ce cluster génétique qui permet aux bactéries de fabriquer la colibactine.

Des travaux menés aux États-Unis et au Royaume-Uni suggèrent qu’environ 40 % des enfants y hébergeraient dans leur intestin de telles souches productrices de colibactine. La colonisation surviendrait souvent au cours des premières années de vie - bien avant qu’un médecin n’envisage chez qui que ce soit un cancer colorectal.

Le mécanisme à risque se déroulerait ensuite silencieusement, pendant des décennies :

  • L’enfant acquiert des souches d’E. coli porteuses des gènes pks, par exemple via l’environnement ou des membres de la famille.
  • Les bactéries s’installent durablement dans l’intestin et produisent de la colibactine.
  • La colibactine endommage de façon répétée l’ADN des cellules intestinales.
  • Au fil des années, les mutations s’accumulent ; certaines favorisent une prolifération cellulaire incontrôlée.
  • Dans la trentaine ou la quarantaine, cela peut se manifester sous forme de tumeur visible - souvent sans signaux d’alerte préalables.

"Le véritable coup d’envoi du cancer a pu être donné à une époque où la future victime était encore à l’école primaire."

Une nouvelle piste pour le dépistage précoce et la prévention

Si une famille de bactéries peut amorcer si tôt le processus cancéreux, la prévention change d’échelle. Des chercheurs travaillent déjà sur des tests capables de détecter, dans des échantillons de selles, des souches d’E. coli produisant la colibactine. L’objectif idéal serait d’identifier, chez des enfants ou de jeunes adultes, les personnes dont le risque est nettement plus élevé.

Ce que ces tests pourraient permettre

  • Identifier des marqueurs de risque : suivre de manière ciblée les enfants porteurs de souches bactériennes à risque.
  • Proposer plus tôt la coloscopie : offrir des coloscopies non pas seulement à partir de 50 ans, mais sensiblement plus tôt chez les personnes très exposées.
  • Agir sur le microbiome : tenter médicalement de réduire ou de remplacer les souches dangereuses.

Parmi les pistes évoquées figurent des probiotiques spécifiques, des cures d’antibiotiques ajustées, ou encore des bactériophages - des virus capables d’attaquer uniquement certaines bactéries. Tout cela en est encore aux premières étapes, mais l’idée directrice est simple : si une source mesurable de toxine bactérienne devient un facteur de risque, elle pourrait, en théorie, être modifiée de manière ciblée.

Ce que chacun peut déjà faire aujourd’hui

En attendant des tests et des traitements clairement établis, le dépistage classique reste crucial. Car même si la colibactine ajoute une pièce importante au puzzle, le mode de vie continue de peser. Les études retrouvent régulièrement des liens entre le cancer colorectal et des facteurs tels que :

  • une consommation importante de produits carnés transformés,
  • un apport insuffisant en fibres,
  • une alimentation très riche en sucre et en graisses,
  • le manque d’activité physique,
  • la consommation régulière d’alcool et le tabagisme.

Pour protéger son intestin, l’enjeu est aussi de soutenir un microbiome intestinal diversifié et stable. Des mesures concrètes incluent : davantage de céréales complètes, de légumineuses, de légumes et de fruits ; moins de charcuteries et de restauration rapide ; une activité physique régulière ; et le maintien d’un poids corporel dans la norme. Cela peut paraître basique, mais, pour l’écosystème intestinal, c’est une forme « d’entretien du terrain » : les bactéries favorables disposent de meilleures conditions pour s’installer.

Quand le microbiome intestinal devient un acteur du cancer colorectal

L’exemple de la colibactine illustre à quel point le microbiome intestinal ne se résume pas à une collection inoffensive de bactéries. Il fonctionne comme un ensemble d’organes additionnels : il produit des molécules, module l’immunité et peut même influencer l’action de médicaments. Certaines bactéries semblent aider l’organisme à lutter contre le cancer ; d’autres, au contraire, pourraient en faciliter l’émergence.

Pour la médecine du cancer, cela ressemble à un changement de paradigme. Les oncologues ne raisonnent plus uniquement en termes de gènes et de stades tumoraux, mais aussi en termes d’écologie : quels microbes vivent dans l’intestin, quelles molécules fabriquent-ils, comment interagissent-ils avec la muqueuse ? Les traitements à venir pourraient associer chimiothérapie ou immunothérapie à un pilotage plus ciblé du microbiome.

Pour les parents, l’étude fait émerger une question délicate : faut-il s’inquiéter des bactéries que son enfant peut attraper à l’école maternelle ? La panique n’a pas lieu d’être, car E. coli appartient globalement au microbiome, et tous les porteurs d’une souche pks ne développent pas un cancer. Mais une chose est claire : chaque avancée sur la colibactine offre la possibilité de mieux préciser les risques - et, un jour peut-être, d’empêcher un cancer colorectal avant même que la première cellule ne dégénère.

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